Point d’inflexion

C’était bien la centième fois que j’expliquais le coworking, ce que cela signifiait et l’émergence d’une nouvelle classe de travailleurs nomades, qui profitaient de la possibilité offerte par internet de travailler d’à peu près n’importe où. Le terme possibilité était bien choisi car dans les faits, je n’en faisais jamais usage.

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Mépriser le savoir.

Lorsque j’ai lancé ma première entreprise, Creative Patterns, je ne savais à peu près rien de la création d’entreprise. J’avais coutume de dire que finalement l’ignorance était une des forces de l’entrepreneur, car si on lui expliquait dès le début des notions telles que l’URSSAF ou les prud’hommes, je pense que très peu nombreux seraient ceux qui décideraient de poursuivre une aventure entrepreneuriale. La qualité de ces derniers serait alors simplement la folie.


Depuis l’eau a coulé sous les ponts et j’en ai croisé des entrepreneurs dans mon parcours. Je pense en avoir aidé pas mal d’une manière ou d’une autre. A force je pense que l’on arrive à reconnaître certaines qualités qui font que la personne ira au bout et se donnera les moyens de réussir, quoi que ce mot signifie pour elle. Ces qualités sont nombreuses et les personnes que je croise ont toujours un sous ensemble de ce corpus parce qu’il est compliqué, voir même impossible d’être bon sur tout. Mais il y en a une qui me semble juste incontournable, c’est la soif d’apprendre.

J’ai tendance à dire que le rôle de l’entrepreneur c’est d’apprendre à traiter les merdes plus vite qu’elles ne lui arrivent au visage. Souvent dans une PME, le patron, c’est un peu la voiture balai des compétences non pourvues de l’entreprise et cette absence de compétence peut être le facteur limitant du développement de la croissance de votre entreprise.

S’il y a donc bien une chose qui est produite en masse lors de la création d’une entreprise, ce sont les erreurs. Je me souviens encore lors de la rédaction de mon premier contrat pour l’entreprise, je m’étais trompé sur le calcul des charges sociales et donc sur le coût du jour/homme que j’avais facturé. Je me souviens encore, l’impression que mes tripes avaient envie de sortir d’un seul coup, la honte de devoir annoncer à mes associés que je venais juste de nous mettre dans le cirage. Un cirage qui pouvait avoir une forte odeur de sapin.

Ils avaient réagis comme savent le faire les bons associés, en me disant qu’ils étaient tout aussi responsables que moi vu qu’ils m’avaient délégués la tâche et que l’on était solidaire. Maintenant la question était plus de savoir si l’on pouvait redresser la barre. J’avais donc pris mon téléphone, appelé le client et j’avais réussi à renégocier le tarif. Je pense que mon amour propre se jour là était parti faire l’ascension de l’Alpes d’Huez à pieds.

Toutes ces anecdotes, ces phases d’apprentissages qui parfois ont été lourdes et coûteuses, façonnent l’entrepreneur et lui donne de la substance. Nous remplaçons graduellement notre naïveté par de la connaissance. Et lorsque que nous recommençons nous faisons mieux. Notre entreprise suivante est toujours mieux construire que la précédente.

Avec ce vécu, en plus de mon engagement associatif dans Alsace Digitale, il m’arrive d’être sollicité pour participer à des jurys de différents événements liés à l’univers des startups. Il faut dire que ces derniers temps ils ont tendance à se multiplier tels des Tribbles. C’est d’ailleurs assez ironique dans la mesure où j’ai tendance à déconseiller de participer à ce genre de « concours » et que j’ai la conviction qu’il est quasi impossible de déterminer la réussite ou non d’une startup.

Figurez vous que ce que j’ai pu voir dans ces jurys sur la méthode d’évaluation des projets est assez fascinante. Soyons direct, souvent la qualité intrinsèque de l’équipe n’est pas un facteur. Je dis bien : « n’est pas un facteur », pas « un facteur mineur » ou un truc du genre. De mon expérience la fameuse phrase : « le plus important c’est l’équipe » est sans doute le mensonge le plus fréquemment posé sur la table. L’équipe, globalement, on s’en fout dans ces cas là, on se pose plus la question si l’idée est plaisante et les gens que l’on a en face de nous sont agréables.

Il faut dire que le monde des startups est responsable de la création de cette ambiance. A force d’avoir expliquer que les études sont une perte de temps, que les licornes sont forcément lancés par des barbares de moins de 25 ans et que le marketing c’est un truc pour les vieilles boites genre Procter & Gamble et que nous on va faire mieux en codant deux trois trucs, auxquels on va coller un petit nom en anglais, sur notre site web, nous avons créé nous même un environnement où l’on méprise le savoir.

Je me souviens encore d’un de ces jurys où l’on devait au final départager pour le prix deux startups, l’une d’entre elle était une équipe solide, pluridisciplinaire, qui avait déjà produit un prototype industriel de sa solution dirigé par une femme qui au niveau de la détermination ressemble assez à un Terminator. De l’autre on avait quelqu’un qui voulait faire une application en ayant eu une idée dans la voiture. Elle n’y connaissait rien au développement, n’avait à priori pas de proche qui sache coder et ça lui était venu deux semaines avant en effectuant un trajet en voiture avec ses enfants. Oui, c’était ça dans lequel on devait départager.

Je me souviens encore de la première fois que j’ai souhaité lever des fonds pour mon entreprise. Je pense que sur l’ensemble des fonds que j’ai rencontré, environ 1 sur 5 était intéressé de comprendre le parcours de l’entrepreneur et où il se situait, quelle était sa vision du produit, du marché, de la façon de gérer son entreprise. Que l’on gonfle au stéroïde de jeunes entrepreneurs à coup d’investissement qui leur donne l’impression d’être assis sur un missile ne fait alors qu’amplifier le problème.

Les lois de la physique s’appliquent aussi aux startups, elles doivent aussi pouvoir à terme réaliser du chiffre d’affaire, du profit, pour justifier de leur existence. On a beau vouloir en faire un monde alternatif où tout le monde est sympa à descendre à la cantine à l’aide du toboggan avant de se faire une partie de ping pong pour diggérer, cela reste le monde de l’entreprise.

Récemment certains l’ont appris d’une manière brutale, ils vont apprendre et eux je pense qu’ils ne mépriseront plus le savoir.

C’était…

C’était quelqu’un de discret, le type qui ne fait pas trop parler de lui. C’était quelqu’un avec le coeur sur la main, toujours prêt à aider son prochain. C’était le type même qui ne souhaitait de mal à personne et se contentait de ce qu’il avait. C’était le gars qui cultivait son jardin secret et qui n’était pas expansif, et pourtant je n’ai jamais douté de son amour.

Ce n’était pas un chanteur, un acteur, ou un mec connu. Il n’y aura pas de commémoration à la télévision, de ministre de la culture pour nous expliquer de quelle grande perte il s’agit. Mes amis ne noieront pas mon flux facebook sous des torrents de clip youtube.

Et pourtant il m’a appris tant de choses qu’il me serait impossible de toutes les citer ici. Mais si je ne devais en citer qu’une, je dirai que c’est lui qui m’a appris la valeur du travail, la dignité à ramener à la maison le fruit de son labeur pour nourrir sa famille.

Il avait eu sa période difficile pendant les années 90, quand les mutations de l’industrie broyaient la Lorraine, se faisant licencier à de multiples reprises par des entreprises en difficultés. Il avait plus de 50 ans et pourtant refusait ce que les autres décrivaient comme inéluctable. A chaque fois il a retrouvé du travail.

Vous ne connaissez sans doute pas la personne dont je vous parle mais je pense que le monde serait mieux avec plus de gens comme lui. C’était Albert Becker, il s’est éteint ce mardi 26 janvier, c’était mon père.